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Enceintes


Les découvertes des trente dernières années montrent que les sites enclos de fossés et palissades - les enceintes - font partie intégrante du paysage néolithique ouest-européen. Ces installations ne sont pourtant ni ubiquistes, ni permanentes, mais se développent, sous des formes, à des périodes et dans des régions différentes, selon des trajectoires historiques et des dynamiques spatio-temporelles complexes. Les enceintes attribuées à l’ensemble culturel "Michelsberg" (Gleser 1998 ; Lichardus 1998 ; Lüning 1967 ; 1998 ; Grund 2008) se répartissent entre la France, la Belgique et l’Allemagne, du Bassin parisien central aux rives de la Saale, entre 4200 et 3600 cal BC environ. Elles illustrent l’un de ces moments de la Préhistoire récente européenne où semblent émerger des institutions sociales associées à une intégration et une interaction plus grandes des groupes humains, à une territorialité élargie et à un entretien renforcé des frontières sociales (Lichardus 1998 ; Schier 1993 ; Zimmermann et al. 2005).
On connaît aujourd’hui, par la fouille ou par la prospection, plusieurs dizaines de ces enclos et "fortifications" parmi les centaines qui ont vraisemblablement jalonné à ce moment là cette vaste aire géographique. La plupart de ces sites montrent, au-delà d’une possible fonction d’habitat (Matuschik 1999 ; Seidel 2006), un rattachement à des activités non domestiques (Bertemes 1991). En effet, notamment dans le cas d’enceintes "monumentales", il existe parfois une liaison forte et complexe avec la dimension funéraire ou d’une manière plus générale "cérémonielle" (Andersen 1997 ; Meyer, Raetzel-Fabian 2006). L’aire d’attraction de ces lieux particuliers et les dimensions économiques et sociales mises en jeu doivent cependant être étudiées plus précisément.

Un processus culturel spécifique, issu de la néolithisation danubienne sur fond mésolithique, est reconnaissable dans les productions céramiques et lithiques et relie les différentes régions concernées (Bassin parisien, Wallonnie, Bassin rhénan, Hesse et Basse-Saxe, Thuringe) ; on lui accorde toutefois une grande ouverture aux ensembles culturels adjacents, caractérisant sa participation à une dynamique plus large, d’échelle pan-européenne, formalisée sous l’appellation de "chalcolithisation".

L’apparition puis la disparition en quelques siècles des enceintes Michelsberg constituent ainsi l’une des évolutions historiques les plus marquantes dans l’adaptation des communautés agro-pastorales européennes à des contraintes écologiques, climatiques et démographiques multiples et différenciées. L’impact du milieu et de ses variations sur ce processus reste encore à évaluer concrètement, tout comme celui des changements climatiques ; ce dernier, finement étudié dans les régions péri-alpines, apparaît tout à fait crucial à certains moments des V° et IV° millénaires et pourrait avoir accompagné l’extinction de la culture de Michelsberg (Arbogast et al. 2006). Quant à la charge populationnelle, il semble qu’à la pression démographique néolithique initiale, d’échelle encore locale, se serait progressivement substituée une pression démographique d’échelle (sub)régionale nécessitant la mise en place d’institutions socio-politiques capables de diriger des mécanismes économiques et sociaux devenus plus larges (Bocquet-Appel 2002, Petrasch 2005, Shennan 2008).
Les enceintes apparaissent ainsi comme l’expression, institutionnalisée dans la culture matérielle et formalisée dans le paysage, d’une organisation sociale et politique plus complexe rendue nécessaire par le développement de l’économie agro-pastorale. Sous l’hypothèse raisonnable que le flux des relations sociales et que les conflits à l’intérieur et entre les communautés adjacentes ont augmenté à mesure de l’élargissement de l’aire d’intégration sociale, les enceintes - particulièrement les plus investies en temps, matière et énergie - montreraient dans le même temps les deux faces de l’interaction sociale (Schier 1993) : l’une pacifique, autour de la coopération des groupes sociaux, et l’autre violente, autour de la compétition inter-groupes.
La question de la hiérarchisation politique s’impose presque naturellement dans cette problématique, notamment sous la dimension du contrôle des ressources stratégiques (eau, sol, forêt, matières premières lithiques, sel…), et par lien logique, celle aussi de la hiérarchie sociale.

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Hiérarchie socio-politique de sociétés complexes à chefferie d’Amérique du Nord (Early Historic), possible modèle pour l’organisaiton des sites Michelsberg du bassin du Rhin (D. Gronenborn).

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Modèle additionnel de la hiérarchie des sites Michelsberg de la vallée de l’Aisne (J. Dubouloz).

L’interprétation des enceintes néolithiques a, de fait, évolué au rythme des mouvements théoriques et idéologiques qui ont scandé les quarante dernières années : à une approche "matérialiste", axée sur des fonctions économiques comme l’échange et la défense, s’est ajoutée une vision sociologique reposant sur les implications politiques et sociales du travail investi dans ces structures qui deviennent ainsi une variable "proxy" de la complexité sociale et de l’évolution politique (Renfrew 1974) ; une conception relativiste, principalement anglo-saxonne, s’est ensuite dégagée dans les années 80, focalisant sur le rôle idéologique et symbolique multiforme de tels "monuments", notamment dans les questions d’identité et de mémoire collectives (Hodder 1990 ; Whittle 1996 ; Darvill, Thomas 2001) ; dans les années 90, c’est au tour de l’anthropologie de la violence et de la guerre d’entrer dans le débat (Keeley 1996 ; Chapman 1999 ; Mercer 1999), avant que l’impact environnemental et climatique sur les premières sociétés agro-pastorales ne soit appelé en renfort plus récemment (Magny 2004 ; Arbogast et al. 2006 ; Gronenborn 2007). Il reste aujourd’hui à jeter des ponts entre toutes ces dimensions, vraisemblablement imbriquées dans la réalité préhistorique.

       
       
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